jeudi 8 mai 2008

De Buenos Aires aux sierras de San Luis


La place centrale de Buenos Aires. L'ancien cabildo (ci-desssus) fait face à la Maison rose, le palais présidentiel. C'est sur cette place que, voici deux cents ans, les envahisseurs anglais ont déposé leurs armes entre les mains des défenseurs espagnols commandés par un français natif de Niort, Jacques de Liniers (photo dr).

Je suis parti en Argentine à la Noël 2007. J'avais l'ambition de visiter le pays et de connaître ses gens. Les deux premières semaines de mon périple furent à l'image d'un prospectus, belles comme un magazine sur papier glacé, mais sans rencontres intéressantes, de celles qui ouvrent la porte sur un autre univers.

J'ai parcouru Buenos Aires de long en large et bas en haut, maîtrisant l'usage des autobus et du métro (subte) pour explorer cette immense métropole alanguie le long du Rio de la Plata.

Lassé de parcourir des canyons de béton se coupant à angle droit, j'ai pris le bus pour l'intérieur du pays. Après avoir visité Santa Fe et Cordoba, villes nichées dans la grande plaine qui nourrit une partie de la planète, j'ai eu envie de me rapprocher des Andes pour, éventuellement, traverser la cordillère et me retrouver à Santiago du Chili.


La pampa telle que l'on peut la voir du bus entre Santa Fe et Cordoba (photo d'Eduardo Amorim).

A la terminal (la station de bus) de Cordoba, j'ai hésité sur mon parcours. Finalement, je me suis décidé et j'ai pris un billet chez le transporteur Andesmar pour San Luis, la capitale provinciale voisine. Arrivé avant l'aube dans cette petite ville au pied des sierras qui précèdent les Andes, j'ai tué le temps en attendant le lever du soleil. En vérifiant mes bagages j'ai eu la mauvaises surprise de constater la perte, ou le vol, qui sait, de la pochette contenant mes cartes mémoire où je conservais les photos prises durant le voyage. Coup dur. Il ne me reste en tout et pour tout que trois cartes vierges. De toute évidence, ce voyage est loin de satisfaire mes attentes. Je visite le pays comme on visite un musée, sans réel contact avec la population et, pour couronner le tout, je rentre sans photos !

Mon désarroi devait se lire son mon visage comme dans un livre ouvert car un voyageur, qui tout comme moi s'ennuyait ferme, s'est penché pour me demander si tout allait bien. Il a souri en apprenant mes malheurs racontés avec mauvais espagnol et m'a encouragé à rester quelques jours à San Luis. Vous verrez, me dit-il, en cherchant bien, on trouve encore de l'or dans nos montagnes.

Ecoutant le conseil de ce voyageur, je décide de me diriger vers La Carolina, un village dans les sierras où, m'avait-on conseillé, je pouvais trouver à me loger pour pas cher. « Un bon point de départ pour explorer la région » me confia l'employé qui me vendait le billet de bus pour m'y rendre.

Arrivé à La Carolina, je découvre que le village ne conserve de son passé aurifère que des vestiges modestes. Déçu, je décide de me promener avant de me loger dans une des pensions pour touristes argentins en mal d'espacement. Fatigué et assoiffé, j'entre dans un modeste boliche ou je commande une bière.

La bière que boivent les gauchos de la montagne (photo DR).

Une femme âgée m'apporte une bouteille d'un litre de la bière locale Andes. Devant mon air étonné, elle me dit : « Vous avez tout votre temps pour la boire ». C'est vrai qu'ici le temps s'écoule différemment qu'en ville.

Vais-je rester ? Vais-je rentrer à San Luis et prendre un bus de nuit pour Mendoza ou même pour Buenos Aires ? Je ne sais trop quoi faire. La Carolina ne m'emballe guère et je me vois mal rester ici quelques jours en me contentant de randonner à pied.

M'évadant un instant de mes pensées, j'observe les autres buveurs et me rends compte que l'un d'entre eux ne fait pas très couleur locale. Il semble tout comme moi tuer le temps. En revanche, il ne broie pas du noir mais il lit un livre dont le titre est en français.

Curieux, je me dirige vers lui et découvre amusé qu'il s'agit d'un compatriote, venu tout comme moi dans ce village perdu égaré par la réputation aurifère surfaite du lieu. Notre conversation est animée et finit par attirer l'attention d'un homme du cru venu boire une bière. Sans doute étonné par notre présence en cet endroit peu fréquenté par les étrangers, il s'adresse à nous en un français accentué mais très correct.

Heureux de trouver à qui parler, nous racontons nos parcours respectifs. Mon compatriote est un historien venu en Argentine pour se documenter sur la production d'or en Argentine à la fin du XVIIIe siècle. Notre interlocuteur, Don Alberto, est un propriétaire de la région. Il possède une estancia à deux heures de voiture de La Carolina où il élève du bétail. Amusé par mes tribulations et intéressé par l'historien, Don Alberto nous propose l'hospitalité de sa propriété.

« Vous découvrirez la vie des gauchos des sierras », nous dit-il avec un grand sourire.

Don Alberto, un gaucho philosophe.


Je crois rêver en entendant ses paroles. Je vais avoir enfin l'opportunité de découvrir la vie à la campagne en Argentine. J'accepte tout de suite, sans trop réfléchir. En revanche, l'autre voyageur décline avec regret l'invitation car il doit retourner à Buenos Aires prendre l'avion pour rentrer en Europe.

En se quittant, l'historien me souhaite beaucoup de chance et avoue m'envier un peu. Je lui promets de lui envoyer des nouvelles à mon retour en France.

Sac au dos, je suis don Alberto qui monte à bord d'un 4x4 un peu fatigué. Nous prenons la direction du nord et, très vite nous abandonnons la route goudronnée pour emprunter le chemin en terre qui conduit à San Francisco del Monte de Oro, de l'autre côté de la sierra.

Au bout de quelques kilomètres nous quittons la route pour suivre une piste en direction des hauteurs devant nous : la sierra de Michilingue. La voiture peine car le terrain est difficile et je dois descendre constamment de la voiture pour ouvrir et refermer les tranqueras (barrières à bétail). La règle est simple m'explique don Alberto, cette route traverse différentes propriétés qui me doivent un droit de passage. Quand je trouve une barrière ouverte, je passe sans m'arrêter. En revanche, si elle est fermée, je peux l'ouvrir pour passer mais je dois la refermer ensuite.

La chute d'eau qui donne son nom au Puesto del Salto.

J'ai compté quatorze barrières en une heure de route. A chaque fois je descends pour ouvrir, laisser passer le 4 x 4, refermer puis remonter dans la voiture. Enfin, nous passons à gué une dernière fois le torrent que nous suivons depuis une heure. Je serre les fesses car j'ai l'impression que le moteur va y rester et nous avec. Fausse alerte. D'une main experte don Alberto conduit et change ses vitesses comme un as. Fangio survit dans chaque Argentin. Je n'ai plus un poil de sec quand nous arrivons à l'entrée de la propriété de Don Alberto : el Puesto del Salto.

Autrefois, les chemins d'accès étaient tous gardés par des peones habitant à l'année dans de petites maisons en pierres sèches et aux toits de chaume : c'étaient les maisons de retraite des gauchos fatigués par la vie. Au fur et à mesure de leur disparition, ces hommes n'ont pas été remplacés. La vie est trop rude dans ces montagnes l'hiver pour tenter qui que ce soit.

Aujourd'hui, la petite maison sert de relais aux limites de l'estancia. Le bétail y est concentré l'été pour le compter, le soigner et sélectionner les animaux qui vont être vendus.

Don Alberto m'explique que nous allons y passer la nuit avant de monter à cheval pour rejoindre Puesto de Gil.


Le soir venu, éclairés par quelques modestes lumignons, nous dînons en racontant nos vies.

A la nuit tombée, l'épouse de don Alberto prépare un dîner froid sous le chaume. Pain, fromage, viande froide, saucisson, salade, le tout arrosé par un bon vin du cru, nous aident à passer une bonne nuit de sommeil.

Avec un sourire en coin, don Alberto me demande de bien fermer la porte :

« Vous savez, il y a des pumas en maraude dans ces montagnes. »

J'aurai bientôt l'occasion de me rendre compte qu'il ne disait pas ça uniquement pour me faire peur.

1 commentaire:

Balbino Katz a dit…

Content de vous retrouver. Je vois avec plaisir que vous tenez votre promesse de céer un blog pour raconter votre séjour chez les gauchos de la Sierra de Michilingue. J'espère que votre exemple va encourager d'autres à faire connaissance avec cet environnement exceptionnel.